Thomté Ryam, Next level ( Éditions Au Diable Vauvert, 2019 )

A l’instar de Banlieue Noire (2006) et En attendant que le bus explose (2009), Next Level cogne là où les essais de sociologie expliquent, n’excuse rien là où les traités de psychologie s’étalent.

                                                                    

                                                                                             

 

Next Level

 

Troisième roman de l’ancien footballeur Thomté Ryam, Next Level s’intéresse à la jeunesse paumée des villages ruraux, de ceux qui ne laissent guère place à l’imagination, hormis par le biais de jeux vidéo ultraviolents et ultra réalistes qu’affectionne Martial, 21 ans, toujours en Terminale. On tient du lourd, petite sœur morte, accidentée par son frère, père disparu, mère éternellement « malade » et toujours en quête de sexe, black label de préférence. Une fois frôlée la crise cardiaque littéraire et l’œil habitué à cette « poésie urbaine » à la « j’écris comme je parle », force est de constater qu’il est possible de rentrer dans cette histoire, voire même d’y rester jusqu’à une fin que l’on pressent catastrophique. Encore faut-il se laisser porter par un rythme un peu aléatoire, qui nous mènera jusqu’à la capitale, et se résoudre à ressentir une once d’empathie pour ce grand gamin perclus dans son délire.

Souvent, le soir, je me pose dans le bar du village. Je commande une bière et j’attends. Souvent, les mêmes gens sont là, défoncés comme de jeunes Bretons. Leur peau est devenue rouge pinard. Ils vous diront qu’ils ne sont pas alcooliques, que leurs parents le sont, mais pas eux. Sur les tables, le journal de la région traîne sa misère. Après l’avoir lu, vous êtes encore plus débile, ignoble et parano.

En voyant tous ces villageois, je me demande si j’ai toujours été aussi perché qu’eux. Gamin, je jouais sur l’aide de jeu en face ; elle n’a pas beaucoup changé. Je me souviens seulement que j’y traînais toujours avec les mêmes potes du village. À l’époque on pensait qu’il fallait dire bonjour à tous les gens qui passaient devant nous.

Je me souviens aussi de la mort de ma sœur d’un an et demi, de cette période traumatisante pour moi. J’avais trois ans à peine. Je jouais avec elle dans le salon. À un moment, je lui ai mis un coussin sur le visage et j’ai appuyé très fort mais pas longtemps. Ma mère est arrivée en panique et a pris ma sœur avec elle. Je ne l’ai plus jamais revue. On a dit que c’était moi qui l’avais tuée parce que j’étais jaloux d’elle. Moi, je pense qu’il s’est passé quelque chose de pas très clair ce jour-là. Que c’est ma mère qui l’a tuée.

Après cet épisode, rien ne fut comme avant. Mon père, ce cochon, en profita pour se casser avec une patiente de son cabinet de kinésithérapie. Il vit à Montpellier, maintenant. Je n’ai plus de nouvelles, pas un sourire, pas une pension.

Pas de raccourcis, si Martial se prend peu à peu pour le « héros » qu’il incarne (aux buts avoués carrément sanguinaires), Next Level n’est pas une simple dénonciation de l’impact d’une réalité virtuelle qui prend le pas sur le rejet du réel. Si notre jeune ami finit par ne plus différencier ses missions de ses objectifs de vie (quelle jolie expression), avoir son bac par exemple, à l’égal d’un insomniaque zombéifié qui ne reconnaît plus le jour de la nuit, le problème de Martial est beaucoup plus profond, et certainement plus ancien. Toujours est-il que, lui aussi semblable à un somnambule, ses obsessions de victoires vont le mener de plus en plus loin, de plus en plus fort, et la lectrice à sa suite de se prendre au jeu, c’est le cas de le dire, bien que cet univers post-adolescent et gamers en folie soit bien éloigné de mes préoccupations. Un roman efficace qui, s’il ne laissera peut-être pas beaucoup de traces, a quand même l’atout de se lire quasi d’une traite, logorrhée mentale rimant avec descente aux enfers et, cerise sur le gâteau, l’information qui nous fera jeter un coup d’œil dans le rétro et rembobiner.

Je suis parti au lac faire quelques plongeons avec Jojo 1 et Jojo 2, des vieux potes. Des jumeaux. Ils sont en école d’informatique à Toulouse, tous les deux. Quand Jojo 1 sort avec une fille, Jojo 2 est jaloux. Quand Jojo 1 s’embrouille avec quelqu’un, Jojo 2 intervient. Jojo 1 débute une phrase, Jojo 2 la finit. Jojo 1 chie, Jojo 2 essuie. Tous les deux prétendent être des hackers. Ils disent qu’ils piratent les sites des fachos, de la police, de la gendarmerie, que des merdes comme ça.

Bien sûr, ils sont fans de Shoot dans la ville. C’est avec eux que j’irai acheter le 2.

Ces derniers temps, on ne se voit plus trop. La distance, mais aussi parce qu’on a moins de choses à se dire. Ils vivent la vraie vie : celle des tapas, des studios à quatre, des blocus universitaires, des jolies filles avec l’accent, des grandes discussions sur le monde, du vomi sur les pompes. Alors que moi, même les yeux fermés, je vois la place du village. Et les oreilles bouchées, j’entends les talons de Jeannine, la pharmacienne, qui va acheter son pain complet, en roulant du cul.

Maintenant, avant de se jeter à l’eau, ils font une série de pompes. Et je dois dire qu’ils sont sacrément affûtés les loustics. Ils me racontent qu’à Toulouse, plein de jeunes types vont dans des salles avec plein d’appareils de sport et de miroirs. Qu’à force, leurs pectoraux finissent par ressembler à des mamelles et qu’ils n’ont plus dans la tête un cerveau, mais un poster d’eux.

Donc, c’est l’histoire d’un jeune accro aux jeux vidéo. A Un jeu vidéo en particulier : Shoot dans la ville, qu’il a été parmi les premiers à terminer (peut-être parce qu’un jour il s’y est collé trente heures d’affilées ?). Rien de choquant, jusque-là. Ce qui le différencie des autres gamers, c’est qu’il mélange de plus en plus fiction et réalité pour échapper à une vie qu’il trouve fade. Martial, le protagoniste du roman, a redoublé plusieurs fois et est encore en classe de terminale malgré ses vingt et un ans. Il vit chez sa mère avec qui il a un rapport compliqué et a une petite amie qu’il aime tièdement. Si au début du récit on le trouve près de Brive, dans le sud de la France, pas très loin de Toulouse, en deuxième partie du roman le voilà à Paris. Dans son nouveau lycée parisien, alors qu’il est invité comme d’autres élèves à rédiger un exposé d’histoire sur une figure historique du XX ou du XXI siècle, Martial dévoile au grand jour son admiration pour Callagan, le héros hors-la-loi du jeu Shoot dans la ville. Le discours qu’il porte enflamme la classe d’enthousiasme : c’est un manifeste contre les élites, l’oligarchie, le manque de représentation des minorités et du peuple en général, afin de « combattre tous les tricheurs, tous les voleurs du monde entier. Ceux qu’on retrouve souvent dans les grandes villes et capitales. Là où tout se fait » Oui, parce que Callagan doit tuer trente personnes en une journée, en live, et plus les personnes éliminées sont haut placées, plus il cumule des points. Et si d’autres individus y passent également, tant pis, l’important c’est le nombre de morts à garantir et le fait d’assurer le même exploit final : le meurtre par gourdin. Callagan a en effet toujours un gourdin avec lui, parce que la tradition du jeu veut que cet objet lui serve à faire exploser la tête de la dernière victime de la capitale en question, avant de changer de pays. Ce n’est pas la seule aberration à laquelle on se livre quand on l’incarne dans la réalité virtuelle : on peut aussi, selon l’envie, massacrer des gens en écoutant une musique locale.

Paris et la parenthèse

 

Avant le déménagement à Paris, quand il vit encore dans son village, Martial pense que les gens comme lui sont les oubliés du pays, les ringards, les démodés et les déclassés face à la jeunesse des grandes villes européennes, « Je pense à Shoot dans la ville 2 qui va être disponible dans deux mois à peine. Cette fois l’action se déroulera en Europe : Paris, Berlin, Londres, Milan, Istanbul, Barcelone, Athènes. C’est autre chose que mon village. Là-bas, le monde t’appartient, tu peux rêver en grand " . Ce jeu semble donc la seule issue à son envie de se dégager de l’assignation que sa copine leur donne, celle de « petits Blancs des campagnes« . Jusqu’au déménagement.

A l’arrivée dans la capitale française, il se retrouve dans un établissement où les élèves sont, selon ses mots grossiers « des Touaregs, des djihadistes, des Normands, des youpins, des Tounsi, des Bambaras, des zaikos, des Viêts« . N’empêche ses préjugés : le meilleur ami que Martial se fait s’appelle « Papa » et est un jeune parisien d’origine Tchadienne. Papa est un des rares personnages du roman à avoir une vision un peu plus profonde concernant les questions interculturelles contemporaines. Il dit à son ami : « On veut nous renvoyer une image détestable de nous-même. Je suis beau, élégant, gentil, mais les lâches, les ratés préfèrent dire que les filles m’aiment parce que j’ai un long zizi et des abdos. On a aliéné des peuples entiers avec ces méthodes. A se demander qui sont les complexés. Quand tu ne calcules pas ça, t’es un extraterrestre ! T’es dans le futur ! En une seconde tu fais dix choses, à la deuxième t’es déjà parti ! Bye bye !  » Etre dans le futur, échapper à ce monde brutal. Mais par quel moyen ? La réponse de Martial et de son alter ego Callagan auquel il se moule davantage au fil du temps, rime avec encore plus de brutalité.

Un roman bien pensé donc, jusqu’aux détails de ce fameux jeu – Shoot dans la ville – que je ne peux pas ne pas citer tant il a de l’importance, tant il donne à réfléchir et tant il donne aussi à voir une autre facette de Martial qui – bien que recalé récurrent – n’en garde pas moins un regard avisé et fortement politique sur notre monde, à l’international, son addiction le poussant en effet à « voyager ». Haro sur les préjugés, notre grand môme a beau venir de la cambrousse, avoir la tête retournée, il n’en demeure pas moins au fait des grandes problématiques de notre temps (les références sont nombreuses), n’hésitant pas à se faire parfois justicier, à sa sauce, et endossant alors une grisante complexité qui donne corps à son personnage. Focus également sur la réalité alternative, à l’instar de Simili-Love, publié Au Diable Vauvert il y a quelques mois, qui s’interrogeait aussi sur les errances et les errements de notre monde virtuel en construction. Imaginez-vous un casque sur les yeux, une manette entre les mains, votre mission est claire : tuer. Votre boss/ex/belle-mère déboule au coin de la rue, vous tirez ?