Aux frontières du Château d'Argol

Rétrospective à propos de l'Oeuvre de Julien Gracq avant et pendant la deuxième Guerre mondiale ...

Avant Au château d'Argol, Partnership, tout premier roman de Julien Gracq
=> Partnership est un manuscrit de 1931, autographe, contenant 138 pages. Il serait, selon les informations communiquées, le premier connu et achevé de Louis Poirier, alors âgé de 21 ans. L’auteur n’avait pas encore choisi le nom de Julien Gracq pour signer ses œuvres – la première sera Au château d’Argol, publié en 1938.

La Maison Julien Gracq vient d’acquérir pour 93.000 € ce manuscrit, racontant l’histoire d’une malheureuse amitié de jeunesse : l’histoire d’amour espérée n’aboutira pas, et c’est un jeune auteur qui se dévoile, tout à la fois dans une écriture lucide et touchante.

« Découvrir le premier manuscrit achevé d’un auteur majeur nous attendrit, mais nous rend perplexes : rien n’est encore joué, rien ne nous dit qu’il deviendra un écrivain de tout premier plan, il y a encore de l’imitation des grands classiques, des maladresses, des tâtonnements, des formulations qui nous feraient sourire », indique la Maison.

« Mais il y a quelque chose qui force l’admiration, une joie déjà de raconter, un plaisir d’écrire, une tension et une volonté de parfaire, d’aller jusqu’au bout. »

Ces auteurs imités, ce sont Stendhal, Chateaubriand, Jules Verne, Edgar Poe... Et c’est un Julien Gracq qui n’a encore rien entendu du surréalisme qui se présente ici. À plusieurs reprises, l’écrivain avait assuré qu’entre 20 et 27 ans, son principal sujet de préoccupation demeurait la géographie physique – seule carrière qu’il envisageait d’embrasser.

Élève à Normale Sup, Poirier manifeste un certain goût pour l’anglais, comme en atteste le titre de son texte. Pourtant, « il n’était pas seulement un consommateur de littérature, mais déjà un apprenti sorcier qui n’attendait que la révélation du surréalisme dans sa vie pour qu’opère la galvanisation qui fera de lui Julien Gracq », relève la Maison.

Depuis des années, ce lieu est un soutien à la création, tant littéraire que plus largement artistique. Elle est aussi un lieu patrimonial, à vocation touristique – mais également pédagogique et scientifique. Le travail avec les scolaires, réalisé tout au long de l’année, permet de sensibiliser les élèves.

Enfin, sa collection de 2500 livres, legs de l’auteur, propose de nombreuses raretés bibliographiques. On trouve ici une partie de la correspondance, mais également des objets de valeur ou encore du mobilier, préservé de la dispersion.

« Il serait donc naturel que le manuscrit de Julien Gracq revienne aux sources et qu’il réintègre, sur les rives de la Loire, à Saint-Florent-le-Vieil, le fonds Julien Gracq de la Maison familiale. L’acquisition de ce manuscrit par la Région Pays de la Loire et son dépôt à la Maison Julien Gracq deviendrait la clé de voûte symbolique renforçant le partenariat entre l’État, la Région, la Commune et l’Association », conclut Emmanuel Ruben, directeur de l’établissement.

Quant au texte, en voici un extrait : « Vous ne savez pas la chose que c’est que le visage d’une femme. Vous ne savez pas ce que c’est qu’une voix, des mains, des pas. Vous ne savez pas ce que les hommes appellent la présence. Ce qu’ils appellent le silence, personne non plus ne vous l’a appris. Vous ne savez pas ce que c’est de l’avoir et de ne plus l’avoir, de ne plus l’entendre et de l’entendre, de se dire qu’elle est là et qu’elle n’est pas là...

La femme bien-aimée, vous dites que vous l’aimez comme vous-même, mais vous ne savez pas ce que c’est que d’aimer une autre que chaque jour c’est la première et la dernière fois que vous la voyez (...) À ma colère feinte contre ses idées, elle répondait en s’amusant par de petites affirmations volontairement sottes puisées dans les journaux et ponctuées de rires et de petits hochements de tête, puis nous nous mettions à rire ensemble, je la plaisantais, elle prétendait m’arrêter avec un Dites donc vous d’une dignité très comique.

Puis nous étions heureux comme deux enfants d’avoir tant d’esprit ensemble pour moi, je sentais la joie couler dans tous mes membres et les réchauffer, de la voir me parler (...) Il en va dans le bonheur comme dans la jalousie, comme dans tous les instants extrême de la passion : je l’en aimai davantage. Il me semblait que maintenant la rencontre était complète, que nous nous étions choisis et reconnus à tous les points de l’espace et temps où nous pouvions être ensemble ».

L’acquisition s’est faite par la Région des Pays de la Loire, pour un montant total de 93.600 €, avec 50 % d’apports du ministère de la Culture. « L’acquisition du manuscrit Partnership illustre la volonté portée par la Région de faire connaître l’œuvre et la mémoire de Julien Gracq, écrivain natif du Maine-et-Loire, en particulier à travers le travail de la Maison Julien Gracq. Cette acquisition est également l’occasion d’engager un partenariat resserré entre la maison Julien Gracq, la BnF et le ministère de la Culture », assure Laurence Garnier, vice-présidente en charge de la culture.

Le Rivage des Syrtes : quand Gallimard refusa Julien Gracq

Julien Gracq est né le 27 juillet 1910 à Saint-Florent-le-Vieil sur les bords de la Loire, entre Nantes et Angers. Il s’y retira jusqu’à sa mort, le 22 décembre 2007. La Région s’est engagée aux côtés de la commune de Saint-Florent-le-Vieil pour mener à bien le projet de réhabilitation de la Maison Julien Gracq, suite au legs de l’écrivain accepté par la commune en 2009.

Dans son rapport scientifique, le département des manuscrits de la BnF rappelle que Gracq avait « toujours affirmé ne pas s’être essayé à l’écriture avant son premier roman, Au château d’Argol, publié en 1938 [...]. Il est donc probable que lui-même n’ait pas considéré que Partnership ait un statut d’œuvre littéraire ».

Et d’ajouter : « Il est pourtant difficile de ne pas même compter comme essai ces pages de Louis Poirier, d’y chercher déjà la main de Julien Gracq [...]. On y apprécie un style soigné, très construit, mais fluide, et des formulations étincelantes [...]. Ce manuscrit apporte une lumière nouvelle et exceptionnelle sur la vie et la formation de Julien Gracq. En cela, il est un complément indispensable au fonds des manuscrits, que, dans son legs à la Bibliothèque nationale de France, Julien Gracq a pris soin de ne pas scinder, et qui comporte aussi bien les manuscrits d’œuvres inédites que ceux d’œuvres déjà connues. »

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Deux inédits, deux petits cahiers d'écolier, l'un rouge, l'autre vert, qui se trouvaient dans les manuscrits légués par l'écrivain à la Bibliothèque nationale de France, "constituent une surprise et une découverte", relève dans l'avant-propos Bernhild Boie, exécutrice testamentaire de l'auteur de "Un balcon en forêt" ou du "Rivage des Syrtes", mort en 2007.

"Découverte d'un jeune officier en révolte sur le champ de bataille (...). Découverte d'un écrivain biographe et de deux écrits en prise directe sur l'expérience, l'un et l'autre contraires à l'esthétique de Julien Gracq, et devenus pourtant source vive de son oeuvre", poursuit-elle.

"A quatre heures moins le quart le matin : je m'éveille dans ma chambre à carreaux rouges. Quel bruit ! La DCA tire vraiment beaucoup plus fort que d'habitude, n'arrête pas". C'est ainsi que commence le cahier rouge. Sur la couverture, apparaît une petite inscription : L. Poirier/Souvenirs de guerre.

Julien Gracq, de son vrai nom Louis Poirier, décrit au présent sur 77 pages, au jour le jour et à la première personne, les trois semaines de sa campagne.

Soumise à des ordres fantaisistes, des allers-retours incohérents et l'incompétence du commandement, sa section n'aura jamais à livrer bataille, même si elle se retrouve parfois sous des tirs d'avions ou les obus. Mais le choc de la guerre, de la violence, est bel et bien là. Et marquera l'écrivain.

"Sa" guerre commence le 10 mai 1940 à Winnezeele, petite localité de Flandre, et se termine le 2 juin à Zyckelin, près de Dunkerque, le jour où le jeune lieutenant Poirier est fait prisonnier.

Dans le cahier vert, Julien Gracq, professeur d'histoire-géographie et écrivain en herbe dans le civil, rédige un court récit, sans titre, qui transforme en fiction l'expérience de la guerre et les tensions qui l'habitent.

L'écrivain passe du "je" au "il", crée le personnage du lieutenant G. et condense sur deux jours l'intrigue qui se termine dramatiquement.

Et le cours du récit réaliste est sans cesse traversé par des digressions sur le passé ou les dérives de l'esprit du lieutenant vers le rêve et l'imaginaire.

("Manuscrits de guerre" - Julien Gracq - éditions José Corti - 256 p. - 19 euros)

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